(suite)

Edmond et Marthe vivent rue du Temple, près de la tour de la grosse horloge, au coeur de la Rochelle. Leur appartement, situé dans ce quartier sculpté d’arcades, sent l’encaustique et les effluves maritimes. Je suis toujours impressionnée en grimpant les vieux escaliers extérieurs qui mènent chez eux. Les paliers de bois, entre les étages, sont légèrement inclinés et je peux apercevoir, en contrebas, la cour intérieure de l’immeuble. Elle me parait si loin vue d’en haut. Ceux qui pensent qu’un enfant si jeune n’a pas le vertige se trompent …

Mon grand-père maternel est masseur kinésithérapeute à la retraite. Ses cheveux blancs de neige sont coupés en brosse et sa mise est toujours soignée. Il est d’allure martiale. Ma grand-mère a élevé leurs 5 enfants. C’est une femme sereine et volontaire qui a fait de sa cuisine son domaine. Personne n’y a droit de cité. Elle en est le « seul maître » et chaque recette y est élaborée presque en secret. Le matin, à mon arrivée, je la regarde, fascinée, peigner sa longue chevelure poivre et sel avant de la rouler en chignon. Elle m’accueille facilement entre ses bras dont j’aime caresser la peau douce.

Mes journées s’écoulent au contact aimant de mes grands-parents maternels. Elles sont rythmées par les jeux que je m’invente : une table basse renversée devient une voiture où j’assieds  François, mon baigneur. Je l’habille des vêtements cousus par ma grand-mère. Il est un personnage important de ma vie et je ne vais nulle part sans lui.

Marthe m’entraîne souvent faire les courses avec elle. J’adore la vendeuse du rayon « crèmerie » qui m’offre des morceaux de gruyère à chaque visite. Je la surnomme « Mam-mam ». Je glisse mes doigts d’enfants dans ce fromage un peu piquant avant d’y planter les dents.

La télé, nouvellement arrivée chez mes grands-parents, m’offre avant de les quitter le soir, un épisode de Pimprenelle et Nicolas. Le marchand de sable sur son nuage voyageur signe le moment de mon départ, une fois son échelle de corde remontée et les adieux de Nounours dispensés aux jeunes téléspectateurs. Mes parents me ramènent alors, à l’arrière de leur Solex, vers notre quartier de Port Neuf.

Les jours où mes grands-parents me gardent pour la nuit, Marthe m’offre le cérémonial du coucher : le « bassinage » du lit pour le chauffer, la bouillotte qu’elle place au pied du lit, sous le drap, la petite croix que son doigt trace sur mon front pour que son bon Dieu me garde dans mon sommeil et le baiser qu’elle dépose sur ma joue. L’édredon me parait si lourd quand il vient couvrir mon petit corps. Il n’y a pas de chauffage central chez eux et la chaleur qui m’enveloppe alors dans ce lit est bonne à recevoir.

Mon grand-père paternel, Paul, travaille comme mon père, en qualité de civil, pour le compte de l’armée américaine basée à la Rochelle. La ville est une base US de l'OTAN depuis 1950. Cette présence militaire constitue une machine de guerre implacable pour lutter contre l'Union soviétique. Les soldats américains et leurs familles s'intègrent dans le paysage local. Ils sont perçus comme le vecteur d'un monde moderne.

Mes grands-parents paternels habitent une petite maison avec jardinet, rue St Eloi, dans le quartier populaire du même nom. Mon grand-père s’y est aménagé un atelier de peinture où l’odeur des solvants et des pigments emplit l’atmosphère. Paul est beau. C’est un « exilé » corse dont les yeux bleu azur contrastent avec les cheveux noirs de geai.  Il n’a pas perdu son accent et sa voix sonne à mes oreilles différemment des autres. Il est chaleureux et joue patiemment son rôle de grand-père. Je suis son seul petit-enfant et je tiens une grande place dans son univers. Il m’apprend comment vivent ces fourmis que nous observons à la loupe, m’explique sa passion des fleurs et me porte pour cueillir les cerises « cœur de pigeon » du seul arbre fruitier de son jardin. Il m’autorise à entrer dans son atelier en veillant que je ne promène pas mes doigts sur les couleurs encore fraîches de ses toiles. Il peint ce qui l’entoure, les gens et les lieux mais rien de sa Corse natale où il n’est jamais retourné.

Sur son lit de mort, c’est mon prénom qu’il prononcera.

Georgette, ma grand-mère paternelle, ne travaille pas. Elle a élevé mon père dans ce quartier peuplé d’enfants libres d’aller où bon leur semble. Tout le monde connaît tout le monde. Le danger n’est nulle part. Elle a un fils adulte né d’un premier lit. Il a rompu jeune le contact avec sa mère et cette famille recomposée qu’il rejette. Je ne connais pas cet oncle. J’entends parfois son prénom de la bouche de ma grand-mère : « Christian ». C’est le nom d’un fantôme absent qui hante la mémoire de ses proches. Je sens la douleur roder.

Georgette est une femme au physique ingrat mais à l’âme avenante. Des lunettes aux verres épais habillent sévèrement son visage qui s’éclaire pourtant lorsqu’elle sourit. Elle porte quotidiennement un sarrau, ce tablier qui lui permet de garder ses vêtements propres.

Elle est encore un peu perdue avec ce nouveau franc, entré en vigueur depuis le 1re janvier 1960. Ma grand-mère n’est pas allée à l’école, ou si peu. Elle a du mal à compter dans cette monnaie qui ne lui est pas devenue familière.

La radio fait entendre ses voix dans cette maison où la télévision est absente. 

Les chansons « yéyé » envahissent les ondes.

La ville danse sur ces rythmes nouvellement arrivés des États-Unis et moi, je grandis gentiment au son de la musique.
Comments