(suite)

Mes journées s’écoulent au contact aimant de mes grands-parents maternels. Elles sont rythmées par les jeux que je m’invente : une table basse renversée devient une voiture où j’assieds à côté de moi François, mon baigneur. Il n'est pas très causant alors je tiens conversation pour deux en lui confiant mes envies, mes rêves et parfois mes peurs. Je l’habille des vêtements cousus par les mains expertes de ma grand-mère et j'aime particulièrement le manteau que je lui mets pour sortir. Il est bleu foncé à motifs rouges, façon "pieds de poule". François est un personnage important de ma vie et je ne vais nulle part sans lui.

Marthe m’entraîne souvent faire les courses avec elle. J’adore la vendeuse du rayon « crèmerie » qui m’offre des morceaux de gruyère à chaque visite. Je la surnomme « Mam-mam ». Je glisse mes doigts d’enfant dans les trous du fromage avant d’y planter les dents.

La télé, nouvellement arrivée chez mes grands-parents, me propose un épisode de Pimprenelle et Nicolas avant de les quitter le soir. Le marchand de sable signe le moment de mon départ lorsque l'échelle  de son nuage voyageur est remontée. Nounours adresse ses adieux aux jeunes téléspectateurs et mes parents me ramènent alors, à l’arrière de leur Solex, vers notre quartier de Port Neuf.

Les jours où mes grands-parents me gardent pour la nuit, Marthe m’offre le cérémonial du coucher : le « bassinage » du lit pour le chauffer et la bouillotte en terre qu’elle glisse sous le drap. Son doigt trace une petite croix sur mon front pour que son bon Dieu me garde dans mon sommeil. Elle dépose ensuite sur ma joue le baiser tant attendu. Le contact de ses lèvres douces s'est incrusté dans ma mémoire. Il donne vie à ce souvenir. 

L’édredon rouge me parait si lourd quand il vient me couvrir. Il n’y a pas de chauffage central chez eux et la chaleur qui m’enveloppe dans ce lit est bonne à recevoir. L'odeur de la cire qui recouvre meubles et parquets m'accompagne dans mon sommeil.

Mon grand-père paternel, Paul, travaille, comme mon père, en qualité de civil pour le compte de l’armée américaine basée à la Rochelle. La ville est une base US de l'OTAN depuis 1950. Cette présence militaire constitue une machine de guerre implacable pour lutter contre l'Union soviétique. Les soldats américains et leurs familles s'intègrent dans le paysage local. Ils sont perçus comme le vecteur d'un monde moderne.

Mes grands-parents paternels habitent une petite maison avec jardinet, rue François Bureau, dans le quartier populaire Saint-Eloi. Mon grand-père s’est aménagé un atelier de peinture où l’odeur des solvants et des pigments emplit l’atmosphère. Paul est beau. C’est un « exilé » corse dont les yeux d'un bleu azur contrastent avec les cheveux noirs de jais.  Il n’a pas perdu son accent et sa voix rocailleuse sonne à mes oreilles différemment des autres. Il est chaleureux et joue patiemment son rôle de grand-père. Je suis son seul petit-enfant et je tiens une grande place dans son univers. Il m’apprend comment vivent ces fourmis que nous observons à la loupe, m’explique sa passion des fleurs et me porte pour cueillir les cerises « cœur de pigeon » du seul arbre fruitier de son jardin. Il m’autorise à entrer dans son atelier en veillant que je ne promène pas mes doigts sur les couleurs encore fraîches de ses toiles. Il peint ce qui l’entoure, les gens et les lieux mais peu de sa Corse natale où il n’est jamais retourné.

Sur son lit de mort, c’est mon prénom qu’il prononcera.

Georgette, ma grand-mère paternelle, ne travaille pas. Elle a élevé mon père dans ce quartier peuplé d’enfants libres d’aller où bon leur semble. Tout le monde connaît tout le monde. Le danger n’est nulle part. Elle a un fils adulte né d’un premier lit. Il a rompu, jeune, le contact avec sa mère et cette famille recomposée qu’il rejette. Je ne connais pas cet oncle. J’entends parfois son prénom de la bouche de ma grand-mère : « Christian ». C’est le nom d’un fantôme absent qui hante la mémoire de ses proches. Je sens la douleur roder.

Georgette est une femme au physique ingrat mais à l’âme avenante. Des lunettes aux verres épais habillent sévèrement son visage qui s’éclaire pourtant lorsqu’elle sourit. Elle porte quotidiennement un sarrau, ce tablier qui lui permet de garder ses vêtements propres.

Elle est encore un peu perdue avec ce nouveau franc, entré en vigueur depuis le 1er janvier 1960. Ma grand-mère n’est pas allée à l’école, ou si peu. Elle a du mal à compter dans cette monnaie qui ne lui est pas devenue familière. La gymnastique mentale de la conversion des anciens francs en nouveaux lui est fastidieuse.

Dans cette maison, les voix jaillissent de la radio. Les chansons « yéyé » envahissent les ondes. Elles apportent un peu de légèreté à une actualité marquée par des faits plus sombres : à la disparition d’Édith PIAF, de Jean COCTEAU et de Marilyn MONROE, succédera, peu après, celle de J.F. KENNEDY qui laissera l'Amérique sous le choc. 

La Rochelle danse sur ces rythmes nouvellement arrivés des États-Unis et moi, je grandis dans cet univers douillet, au son de cette musique trépidante.

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